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Le soleil se fait discret ce jour-là, mais la fenêtre déverse une belle lumière dans la cuisine, et allume au passage un joli bouquet de fleurs. Sur le comptoir, poireaux, pétoncles, fines herbes, huile d'olive, parfument la pièce, odeurs rappelant que dehors ça sent la mer au printemps, le goémon. Sur la table, crevettes, saumon fumé, pain croûté, fromages, vin blanc. Bref, c'est l'abondance et on se sent privilégié d'être chez cette Gaspésienne qui, avant le succès, a connu la pauvreté, la rébellion, la galère des tournées au Québec, souvent dans des bars miteux. Une vraie vie de rockeuse. Laurence Jalbert parle d'elle-même avec la lucidité des gens qui ont dû assumer leur talent dans un environnement offrant peu d'opportunités, surtout artistiques : « J'étais une adolescente hyper rebelle, je me faisais du tort, j'étais vraiment pas drôle. Pas parce que j'avais un grand vide en moi... Ce que je cherchais était en dedans de moi, mais pas autour de moi... Je voulais faire de la musique. » Elle insiste : « Pas devenir une vedette, faire de la musique. » Femme de principes et de dignité, des qualités qu'elle a hérité de son père et de sa mère, elle est restée fidèle à sa passion.
La témérité venait avec l'oreille. Un jour, la veille de ses dix-sept ans, un guitariste de passage à l'hôtel de Gaspé lui dit que son groupe cherche une fille comme elle, une claviériste capable de chanter. Elle saute sur l'occasion, omet de préciser qu'elle joue du piano, mais pas des claviers; et qu'elle a la trouille de chanter. C'est le lendemain, à Montréal, que le chat sort du sac. Heureusement pour elle, le guitariste est un sage : « Si tu as eu le front de me faire accroire que tu pouvais jouer des claviers, lui dit-il tout bas, tu vas avoir le front d'apprendre à en jouer. » Ce qu'elle fit, et vite. Même qu'avec le temps, on le sait maintenant, elle a surmonté sa peur irraisonnée de chanter. Comment? D'abord, faut-il le dire, c'était son rêve secret de chanter, surtout d'écrire des chansons. Ensuite, il y eut le travail, encore du travail, mais aussi les bonnes personnes rencontrées au bon moment, qui voyaient son potentiel, son charisme sur la scène. « Moi le charisme, quand on me disait que j'en avais, je pensais que c'était une religion. C'est Michel Bélanger, des Disques Audiogram, qui m'a expliqué ce que c'était. » Et c'est lui qui l'a convaincue de peaufiner les chansons qu'elle avait commencé à griffonner avec Guy Rajotte, un fidèle ami et collaborateur; ce sera Tomber (1990). Jusqu'à Tout porte à croire (2007), près de dix albums et des centaines de spectacles. Le reste? Il faudrait un livre, auquel elle songe, pour raconter sa vie, non seulement parce qu'elle a beaucoup à dire, mais parce ce qu'elle peut maintenant parler d'épreuves à la troisième personne. « Faire quelque chose d'enrichissant avec ce qui ne l'est pas pantoute », c'est ce qui la fait vivre, chanter, écrire. Et la cuisine dans tout ça? « J'aime cuisiner, mais c'est récent. En fait, c'est depuis que je suis grand-mère. Avant, je n'avais pas le temps, j'étais trop prise par le travail. Jamais je n'aurais cru que je deviendrais comme ça. Pour que ce soit agréable, il faut les bons instruments, ce que ma mère n'avait pas, mais ne l'empêchait pas d'être une cuisinière extraordinaire. Il faut les bons produits aussi. Pour ce qui est des recettes... je les modifie tout le temps en fonction de ce que ma famille aime et de ce que j'aime. Si la recette dit deux poireaux, j'en mets quatre, parce que j'aime les poireaux, le goût des légumes. Si la recette dit quatre pétoncles, j'en mets huit. Du gingembre, j'en mets toujours le double. J'aime faire à manger pour faire plaisir. » Et la Gaspésie? « La Gaspésie, c'est chez nous. Le goémon, ça attache à la mer. Le cœur me saigne quand je pars d'ici. » |
Source : Guide-Magazine Gaspésie Gourmande 2009, p. 37 à 39.